gigognes (groupshow)


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EXHIBITIONS
     
Graphic design: © Benoît Le Boulicaut

GLASSBOX.NORD, PARIS, FRANCE
CUR. EMPLOI FICTIF (SARAH LOLLEY ET CAMILLE VELLUET) & ANDREANNE BEGUIN
Avec le soutien de l’aide à la diffusion de la Ville de Paris et de la SAIF.

There was a jar in Oregon

not this time in Tennessee,
on which I set a crimson pear
without a reason but to see
the charm of chance propinquity

Ursula K. Le Guin,
Derniers poèmes,
Aux Forges de Vulcain, 2023
(p. 192-193.)


L’exposition Gigognes fait référence à ces objets dont la vie sociale consiste à en contenir d’autres. Empruntant
à Ursula K. Le Guin le concept de fiction-panier, elle rassemble des oeuvres qui viennent brouiller les frontières entre fonctionnalité et passivité. Toutes sont
des réceptacles qui agrègent – sans intentionnalité déterminée – des fragments, des résidus, des traces plus ou moins apparentes. Ici, les pièces présentées se définissent par leur habilité à se muer tour à tour en enveloppes, sacs, boîte à souvenirs, buffet de grand-mère ou en fourre-tout.
L’exposition vient mettre en lumière l’élément premier de l’essai d’Ursula K. Le Guin – le contenant – de manière à interroger la prise de fonction de certaines oeuvres. En d’autres termes, elle s’attache à souligner leur capacité à servir d’objet accueillant, d’écrin au sein duquel se nouent des anecdotes, des bribes d’histoires (petites ou grandes) que l’on retrouve tôt ou tard dissimulées au fond d’une armoire, dans les allées d’un espace de stockage, entre les pages d’un livre.
Donnant à voir ou occultant les éléments qu’elles contiennent – simples silhouettes dont on discerne le contour ou la peau recouvrant d’autres objets – ces oeuvres s’attachent à archiver et conserver. Elles agissent comme des palais de la mémoire dans lesquels s’accumule une part de nos souvenirs. Leurs qualités tantôt ergonomiques, tantôt infrastructurelles témoignent
de nos choix, conscients ou non, de garder ce qui nous est cher – mots comme artefacts – en les enfermant ou en les exposant en différents endroits. Certaines pièces poussent le subterfuge, devenant à leur tour le système de monstration – socles, étagères, cadres – qui les accueille traditionnellement. Les artistes réuni·es à Glassbox-nord évoquent chacun·e à leur manière cette porosité entre ce qui est contenant et ce qui est contenu, ce qui fait des tiroirs, des secrétaires et des coffres « la
maison des choses ».

Pour ce faire, Jot Fau travaille une technique de recouvrement qui vient conférer une existence autre aux objets anonymes qu’elle enveloppe de cuir avec une attention au détail qui les mue en objets protecteurs. Sans nier la vie antérieure des objets, l’artiste souligne au contraire l’usure, les défauts et la vulnérabilité associés à des gestes tendres et réparateurs. Les sculptures de Lisa Bravi s’apparentent quant à elles, à des fac-similés de meubles laissant parfois entrevoir des bribes de documente écrits, les pages de livres éparses qui font écho
aux poèmes-enveloppes d’Emily Dickinson. De ce contenants factices démis de leurs fonctions se dégage une nostalgie qui fait écho aux vitres cassées découpées dans le tulle, à l’effet moiré des coutures mimant la texture du bois et au motif de l’enveloppe scellée en points sujetés. Caroline Reveillaud produit du mobilier conçu pour accueillir différents éléments visuels et textuels liés à ses recherches sur la construction des images. Agencés comme des éditions, ses pièces peuvent s’apparenter aux pages d’un livre mis en espace, interrogeant leur capacité structurelle à classer, catégoriser et trier, héritée des taxinomies rationalistes et des collections muséales qui en émanent. Alexandre Nitzsche Cysne travaille à partir d’objets personnels ou d’artefacts trouvés, archivés et transportés au fil des années et de ses séjours entre le Brésil et la France – ongles, dents de lait, ballons, gommes usagées, savons érodés – qu’il déploie au sein d’installations et qui se font pour lui les garants de quotidiens passés. Les fragments d’objets personnels qu’Alexandre Caretti accumule au sein de sachets plastifiés s’élèvent au rang d’autel. Conçus comme des albums souvenirs, ils sont autant de fragments intimes, de ceux qui traînent depuis des années dans nos placards et qu’on ne peut pourtant se résoudre à jeter. Amies de longue date, Clara Valdes et Jane Bidet ont construit leur pratique commune au sein du duo Giga Dinette autour du plaisir de jouer ensemble et avec. À partir de services de vaisselle, aux dimensions plus ou moins fonctionnelles, et par un détournement des échelles, elles s’amusent des principes de l’échange marchand et des jeux de l’enfance pour mettre en scène d’inépuisables scénarios.
Gigognes rend compte de la charge affective des boîtes et autres mobiliers qui renferment des bouts de nos vies. Elle pointe une tendance esthétique qui met en tension les limites d’une oeuvre et de son agentivité. Rejouant le Droste effect à travers un inépuisable système d’emboîtement, l’espace devient lui-même le réceptacle de ces tiroirs sans fond. À travers un jeu d’échelles et d’enchâssement, l’exposition s’emploie à réunir des oeuvres-étagères, des pièces qui viennent se soustraire plutôt qu’elles ne se révèlent, des objets tronqués, des mots qui ne se lisent pas, des contenants qui ne contiennent rien, du mobilier qui s’emploie à nous décevoir.